Jean-François Couret: Juge des enfants

Comment devient-on juge des enfants ?
Juge des enfants est l'une des fonctions parmi d'autres que l'on peut
exercer au cours de sa carrière quand on entre dans la magistrature.
Pour leur grande majorité, les magistrats sont recrutés par concours après
des études universitaires en droit ou en sciences politiques. Ils intègrent
alors l'ENM (Ecole nationale de la magistrature), située à Bordeaux, où ils
reçoivent une formation pratique rémunérée pendant trois ans, durant
laquelle ils effectuent de nombreux stages (surtout dans les tribunaux, mais
aussi à la police, dans des cabinets d'avocats, en prison, en préfecture ou
en entreprise, etc.).
D'autres magistrats -moins nombreux- sont recrutés selon diverses modalités
après avoir déjà connu une première carrière dans l'administration ou le
secteur privé. Ce sont tous des juristes.
Pour ma part, j'ai d'abord obtenu un DEA en droit public (cela équivaut aujourd'hui à un master, Bac +5), puis j'ai préparé le concours d'entrée à l'ENM pendant un an, ai été reçu, ai effectué mon service militaire (alors obligatoire), ai suivi la formation à l'ENM pendant 3 ans, avant d'occuper mon premier poste dans la magistrature à 28 ans comme Substitut du Procureur de la République à BESANCON.
Ce n'est qu'après que j'ai choisi d'exercer les fonctions de Juge des enfants à LILLE.
Comme vous le voyez, il s'agit d'un cycle d'études plutôt long.
Quelles sont les difficultés rencontrées dans l'exercice de votre métier et
comment y avez-vous remédié ?
Le Juge des enfants a deux missions : l'une que l'on dit « pénale » (30% du
temps de travail) : il s'agit de juger et de traiter la situation des
adolescents délinquants, et l'autre que l'on dit « civile » (70% du temps de
travail): il s'agit d'assurer la protection des enfants en danger ou en
difficultés sérieuses .
Dans la première mission, pénale, la plus grande difficulté du Juge (pour
mineurs ou pour majeurs) est de ne pas se « tromper » sur la culpabilité des
gens, et surtout de ne pas condamner des innocents, sachant qu'il n'existe
aucune « preuve parfaite » (ce serait si confortable !). Même l'aveu peut ne
pas être sincère. Même les traces ADN laissées par exemple sur l'arme du
crime ne suffisent pas, seules, à dire que celui qui les y a laissées est le
criminel (elles peuvent avoir été déposées avant ou après.). Donc, sur
chaque dossier, il faut se faire son opinion et ne condamner que si l'on est
soi-même certain de la culpabilité. Peut-on faire ou non confiance à tel
plaignant ? à tel témoin ? Quelle valeur accorder à tel élément de preuve ?
Il n'existe pas de garantie parfaite contre l'erreur judiciaire, mais la
façon d'y remédier autant que possible est de rester toujours en éveil, d'
essayer de regarder au delà des apparences. Je reconnais que c'est plus
facile à dire qu'à faire.
Dans le seconde mission du Juge des enfants (la protection de l'enfance), la
plus grande difficulté, pour moi, est d'apprécier la question du «
placement » (foyer, famille d'accueil) d'un enfant lorsque, dans sa famille,
cela ne va plus du tout mais qu'il y a en même temps beaucoup d'amour, et
que la séparation va aussi causer une vraie souffrance. D'un côté, les
parents peuvent avoir de grosses difficultés à s'occuper de leur enfant
(alcoolisme, toxicomanie, dépression, violences etc.) au point qu'il paraît
important de préserver l'enfant, mais d'un autre côté, l'éloignement -même
temporaire- de l'enfant peut être un énorme traumatisme pour tout le monde
et avoir l'effet contraire à celui escompté. Un éducateur peut être mandaté
par le Juge pour intervenir dans la famille et essayer d'aider les parents à
remettre les choses en l'ordre. Mais parfois, cela ne suffit pas. Pour le
Juge, il faut essayer de trouver « la moins mauvaise solution », et en tout
état de cause, s'efforcer de faire preuve de beaucoup d'humanité.
Quel est votre meilleur souvenir sur le plan professionnel ?
La fonction de juge des enfants est certes difficile, mais heureusement,
son exercice procure aussi des satisfactions. Assez pour que, pour ma part,
je ne puisse pas identifier pour vous un seul « meilleur souvenir ».
Voir un adolescent autrefois très délinquant s'en sortir, faire de gros
efforts, saisir les perches qu'on lui a tendues, et ce, après l'avoir
parfois sévèrement puni, mais aussi parfois l'avoir beaucoup encouragé, c'
est un vrai bonheur de Juge des enfants, et plus fréquent qu'on ne le croie
généralement.
De même, après avoir placé des enfants en protection de l'enfance, parfois
dans la douleur et le mécontentement général, voir les enfants profiter du
placement, aller mieux, s'épanouir, et les parents « se ressaisir » et
pouvoir « récupérer » par la suite les enfants, en ayant réglé leurs
problèmes , cela crée d'excellents souvenirs. On se dit alors que l'on fait
un métier par moments très dur, certes, mais aussi très utile !
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