Marcel Boiteux, Président d'Honneur d'EDF

« Comment devient-on le patron d’une grande entreprise comme EDF » ?, me demande-t-on. Une succession de hasards serais-je tenté de répondre. Mais, réserve faite des hasards majeurs auxquels on ne peut rien, il s’est agi sans doute de ces occasions qui passent et qu’il faut saisir, de ces imprévus qui surgissent et dont on tente de se tirer au mieux … par chance, ou par intuition.
Des hasards majeurs, d’abord. Pendant la campagne d’Italie, en 1944, au volant d’une Jeep que je conduisais sur une route montagneuse avec l’insouciance de la jeunesse, j’ai manqué un tournant en voulant doubler la colonne pour reprendre la tête de ma section ; et j’ai disparu dans un ravin. Mais il y avait en contrebas, avant le précipice, un tout petit lopin de terre, cultivé en terrasse, qui m’a retenu et sans lequel j’allais au fond. Hasard majeur sans doute … encore que j’aie su pratiquer le contrebraquage salvateur qui m’a maintenu en l’air. Mon capitaine m’a félicité pour mon sang-froid, m’a infligé quelques jours d’arrêt symboliques pour n’avoir pas laissé le volant à mon chauffeur alors qu’on circulait en colonne, et ma brève carrière militaire a pu se poursuivre. Mais j’ai gardé longtemps la conviction intime que j’avais gagné contre la mort un sursis miraculeux, et que ce sursis, il allait falloir le mériter.
Autre bifurcation de ma vie ? Remontons un peu plus loin dans le passé. J’ai été longtemps, dans les classes secondaires, un élève plus que médiocre, peu intéressé par les enseignements qu’on me dispensait, le nez en l’air et les pensées ailleurs. Ma mère, professeur au « lycée de jeunes filles »– on ne mélangeait pas à l’époque – devait négocier chaque année mon passage dans la classe supérieure avec ses collègues du « lycée de garçons », au prétexte que mon frère aîné et ma sœur cadette étant de brillants élèves, il n’y avait pas de raison que je ne le devienne pas un jour, moi aussi. Et puis, lors de vacances d’été dans la vieille maison d’un de mes grands-pères, j’ai fureté dans une auguste bibliothèque pleine de livres poussiéreux et suis tombé sur un petit livre, d’un certain Jean-Jacques Rousseau, qui s’appelait le « contrat social ». Enfin quelque chose d’intéressant ! J’ai lu, j’ai avalé la collection complète, un peu inégale à mon goût, des ouvrages de ce même personnage … et, l’année suivante, en seconde, j’ai été « premier » en composition française (malgré une orthographe encore incertaine !). Le succès a déclenché mon attention aux choses du lycée ; il est apparu que j’avais quand-même emmagasiné inconsciemment dans ma cervelle pas mal de choses qui, brusquement, revenaient à la surface ; et, de proche en proche, j’arrivai quand-même au prix d’excellence en « mathématiques spéciales ».
Comme quoi tout est possible ! Qu’il s’agisse des mathématiques qui m’ont réussi, de sport (où je n’étais pas fameux) ou de menuiserie( pour laquelle j’avais quelques dons), rien n’est perdu pour personne malgré de mauvais débuts : tout est dans le déclic qui mobilisera l’énorme potentiel que chacun porte en soi.
A ma sortie de l’Ecole Normale Supérieure, où mes études avaient été interrompues et raccourcies par la guerre, les circonstances m’ont conduit à opter pour les mathématiques-économiques et j’ai été confié à un jeune corpsard[1][1], encore peu connu, qui enseignait la théorie économique à l’Ecole des Mines : c’était Maurice Allais, qui aura quarante ans plus tard le prix Nobel d’économie. Heureux hasard pour moi ! Mon maître m’envoyait de temps en temps faire des conférences à sa place et j’y rencontrai un jour un personnage un peu énigmatique, lequel me dit être le directeur commercial d’EDF, avoir en charge de réinventer les tarifs de l’électricité, et penser après ma conférence que j’avais quelques idées sur les problèmes de tarification. Accepterais-je de travailler de temps en temps pour lui sans renoncer à mes travaux de recherche ? Pourquoi pas … Au bout d’un an, il devint question de temps plein, et donc d’une embauche à l’EDF, et je me dis que c’était pour moi, théoricien, une bonne occasion de faire de la pratique pendant deux ou trois ans avant de revenir à mes chères études. Et puis, les trois ans écoulés, on me proposa de passer une année sabbatique dans la Maison, à fureter ici ou là comme je voudrais, pour vivre un peu « le terrain ». Intéressant ! Tant qu’à faire, je refusai les aimables propositions que me firent les directeurs locaux de m’installer à leurs côtés, et j’optai pour aller vivre les métiers de base au milieu des « cols bleus » et des « cols blancs », relever les compteurs et grimper aux poteaux, décrypter la comptabilité et les bons d’achat ... Sans doute suis-je le seul patron d’EDF qui ait pratiqué les métiers de base avant d’aboutir au sommet ! Cette fois, j’étais accroché dans la Maison. Vingt ans pour monter du métier d’ingénieur-stagiaire aux responsabilités suprêmes, puis vingt ans au sommet.
Mais, par quel mystère un « ingénieur-économiste » qui n’était ni corpsard des Mines ou des Ponts, ni énarque, avait-il pu être nommé à quarante-six ans patron de la plus grosse entreprise de France ? Une entreprise publique, il est vrai … Le hasard encore mais, sans doute, un hasard exploité.
Ayant les deux caractères, un peu usurpé chacun, de chercheur et d’industriel, j’avais été nommé pour quatre ans au « Comité des douze » – le Comité de la Recherche scientifique et technique – qui siégeait alors directement auprès du premier ministre pour définir la politique de recherche du pays et répartir les grandes masses de crédit. L’année suivant mon entrée dans ce brillant aéropage, je fus élu président par mes pairs et, à ce titre, pendant deux ans, je rencontrais périodiquement le premier ministre. Georges Pompidou me recevait deux fois par an pour préparer personnellement le Comité interministériel qu’il présiderait deux jours après, et où je présenterais les propositions du Comité. C’est parce que Pompidou me connaissait que, malgré les hésitations si ce n’est les oppositions des grands corps de l’Etat, il soutint ensuite ma nomination à la tête d’EDF par le président de la République, le général de Gaulle. Si je n’avais pas été proposé pour le Comité des douze par le délégué général à la Recherche scientifique, si je n’avais pas été élu par mes pairs, si Pompidou n’avait pas été normalien, si … jamais je n’aurais été nommé à la tête d’EDF sans avoir fait la moindre démarche, ni même avoir osé penser jusqu’au dernier moment à une telle éventualité.
Sans doute avais-je suffisamment bien fait ce qu’on m’avait successivement chargé de faire ici ou là ? Mais il est quand-même réconfortant de penser qu’on peut avoir eu la carrière que j’ai faite sans avoir jamais rien sollicité, ni avoir dû consentir la moindre promesse aux uns ou aux autres, et donc en gardant une pleine liberté de mouvement.
Mais, il faut bien le reconnaître, tout cela ne va pas sans travail. Les trente-cinq heures, je connais … mais ce sont les trente-cinq heures de sommeil (un tout petit peu plus, à vrai dire). Car j’ai toujours, ou presque, mené d’autres activités parallèlement à mes fonctions salariées. Recherche opérationnelle, calcul économique au début. Commissions du Commissariat au Plan ensuite. Comité des douze etc … Mais pourquoi en rajouter ainsi quand on a déjà tant à faire ? Il s’agit d’une part de participer en citoyen à l’évolution de la société dès lors qu’on pense avoir des idées à défendre ; d’autre part – et c’est de plus en plus important avec le poids des responsabilités – il s’agit en quelque sorte de voir son entreprise et de se voir soi-même de l’extérieur. Cette obligation que je m’étais faite, j’y ai renoncé faute de temps pendant mes premières années de direction générale … et je n’ai pas vu venir la transformation de la contestation du nucléaire, que je comprenais, en une véritable guerre antinucléaire qui avait une toute autre dimension. Mea culpa.
On me dira que si je travaillais tant, c’est que le travail ne me pesait pas. C’est vrai. Quand on acquiert un certain niveau d’autonomie et de responsabilité, le travail cesse d’être une nécessité, plus ou moins pénible, pour devenir une activité mobilisatrice par elle-même, parfois gratifiante. C’est d’ailleurs pourquoi, à mon tour, j’ai toujours laissé à mes collaborateurs une grande liberté : on se met d’accord sur l’objectif et les contraintes à respecter, puis liberté de manœuvre. J’observe, je commente parfois, mais le succès sera leur succès, pas le mien. Car, pour bien travailler, il faut se sentir heureux, confiant et responsable Et si ça ne tourne pas rond, explications d’abord pour redresser la barre, alerte ensuite si ça ne s’améliore pas et, stade ultime et exceptionnel, mutation dont je partagerai l’opprobre puisque c’est moi qui n’avais pas fait le bon choix.
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Tout le monde ne peut-être le patron d’EDF. Et je n’ai pas voulu me donner en exemple en cédant à l’obligation qui m’était faite de me raconter – ce que, en me relisant, je trouve quelque peu impudique et gênant.
Peut-être aurais-je dû aussi parler de mes erreurs ? Mais là, si instructif que ce soit, il y aurait eu trop à dire !